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« La France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant »

 

 

Plus d’une personnalité française, en s’agenouillant à Libreville, le 16 juin 2009, devant la dépouille d’Omar Bongo, a pris peur et cru voir son fantôme racontant toutes les turpitudes de ses amis. Heureus ement pour eux, Bongo, comme ses pairs africains, était avant tout un homme du verbe. Pas d’écrits compromettants qui traînent! Au moment de l’aff aire Elf, le généreux doyen avait tout de même rendu nerveux ses obligés à Paris en écrivant dans un livre d’entretiens avec Airy Routier: « Je connais beaucoup de choses sur les uns et sur les autres, mais je ne veux pas faire de délation.

 

Des malvers ations, j’en ai vu. Et des preuves, j’en ai. La corruption n est pas reservée à l’Afrique… »

Agacé d’etre mis en cause dans ce gigantesque scandale politico-financier, Omar Bongo tenait à faire savoir à ses « amis » qu’il était, dans cette affaire, « blanc comme neige »! Ses deux préférés à Paris étaient Roland Dumas — « un véritable ami, un homme brillant, charmant et spirituel » — et Charles Pasqua — « c’est mon frère ». A gauche, c’est surtout Laurent Fabius qui trouvait grâce à ses yeux : « Il est vraiment intelligent celui-là », disait-il. Il est vrai qu’ils avaient alors le même avocat, Pierre Benoliel. Tout comme Félix Houphouët-Boigny, Omar Bongo était souvent consulté par l’Elysée sur les dossiers sensibles de la France en Afrique. Avec le temps, tous deux ont su imposer leur point de vue de décideurs. Dans le pré carré francophone, leurs successeurs ont presque tous été à leur école. À commencer par l’actuel président ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, Premier ministre d‘Houphouët de 1990 à 1993, et par le président Ali Bongo, fils d’Omar et ancien ministre de la Défense. Même si l’un et l’autre affirment haut et fort qu’ils ne sont pas de la « génération de la Françafrique », ils activent eux aussi des réseaux d’influence à Paris pour asseoir leur pouvoir en Afrique.

 

Ces réseaux ne sont pas toujours financiers ; ils peuvent atre professionnels et personnels. Ancien responsable du SDECE, ancien ministre de la Coopération et aujourd’hui l’un des dirigeants du patronat français sur l’Afrique, Michel Roussin ne cache pas ses relations privilégiées avec les présidents africains issus de l’armée, tels Blaise Compaoré au Burkina Faso, Denis Sassou Nguesso en république du Congo et Idriss Déby au Tchad. Arrivés au pouvoir par un coup d’Etat, tous trois se sont ensuite fait élire et réélire et sont à la tête de leur pays depuis près de trente ans. « C’est un problème de culture de base et de connivence au bon sens du terme », explique Michel Roussin. Cette parole autorisée du village franco-africain est déterminante pour la politique conduite par la France dans ces trois pays. Roussin insiste sur la compréhension mutuelle entre « frères d’armes » : « C’est une méthode de raisonnement, une façon d’analyser les situations, une façon de s’exprimer et d’intégrer dans un processus de décision un certain nombre de facteurs. C’est ce qu’on apprend dans les écoles d’état-major. » Dans un environnement mondialisé, les dirigeants africains sont plus que jamais les maîtres des relations entre la France et ses anciennes colonies. L’ex-métropole a davantage besoin d’eux qu’ils n’ont besoin d’elle. Ce que feu Omar Bongo avait illustré par cette phrase définitive : « La France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant. »

Et si l’Afrique avait marabouté la France ? Depuis les indépendances des années 1960, l’ancienne métropole se croit toute-puissante dans son pré carré africain. Un leurre qui plaît aux pays des masques : le chef doit être invisible ! Extrait de « Africafrance : quand les dirigeants africains deviennent les maîtres du jeu » d’Antoine Glaser, publié chez Fayard.

 

Antoine Glaser

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