Entre compétence et intégrité, l’équation d’une réforme différée

ven, 01/05/2026 - 01:36

Dans tout débat sur les réformes administratives et la lutte contre la corruption, la même question revient : pourquoi cette lutte échoue-t-elle malgré les efforts déployés par l’État ?
La réponse réside, en grande partie, dans le déséquilibre entre compétence et intégrité au sein de l’appareil administratif, et dans la manière dont sont gérés les ressources humaines, ainsi que les comportements des responsables dans un climat professionnel et social déterminent.
D’un point de vue analytique, les hauts fonctionnaires peuvent être classés en quatre grandes catégories, chacune ayant un impact différent sur le fonctionnement des institutions et de l’État :

Premièrement : les compétents intègres
Il s’agit, malheureusement, de la catégorie la moins nombreuse et la moins dotée, bien qu’elle soit la plus productive. Ce sont eux qui construisent, développent et produisent des résultats ; ils constituent le véritable capital de toute administration. Or, paradoxe douloureux, cette catégorie est souvent frustrée et sans reconnaissance suffisante : elle ne bénéficie ni des promotions, ni des récompenses, ni de l’encouragement ni de la reconnaissance qu’elle mérite, malgré ses efforts et son dévouement. En réalité, elle représente la richesse la plus précieuse de l’État, surpassant même les ressources naturelles.
Avec le temps, sous la pression des besoins et du contexte social et face à la promotion de profils moins compétents et moins intègres, nombre de ses membres subissent une érosion morale. Certains finissent par quitter ce groupe déjà restreint, non par conviction mais par contrainte. Il n’en reste alors qu’une minorité, retenue par une conscience vive, un sens moral profond et un esprit de sacrifice élevé, toutes valeurs qui ne courent pas les rues dans nos contrées.

Deuxièmement : les compétents non intègres
Cette catégorie est complexe : elle contribue aux réalisations et au développement, tout en s’écartant des règles d’intégrité. On peut y distinguer deux sous-groupes :
Le premier perçoit des pots-de-vin en échange de facilités illégales, comme l’attribution de marchés en violation des procédures ou la complaisance face au non respect des normes requises. Ce comportement est totalement inacceptable et constitue une corruption caractérisée, nuisible au développement.

Le second groupe perçoit des commissions ou gratifications de la part d’hommes d’affaires ayant obtenu des marchés de manière légale et transparente et qui les ont ensuite exécutés conformément aux normes. Ce phénomène existe même dans certains pays développés, où il est parfois toléré du fait de l’absence de préjudices pour l’intérêt général. Mais cette justification, si elle explique le phénomène, ne le légitime pas ; elle ouvre plutôt la voie à une banalisation de la corruption, même sous une forme atténuée. Bien que moins dommageable que le premier cas, ce sous-groupe n’en demeure pas moins répréhensible sur les plans éthique et institutionnel. D’ailleurs, certains pays occidentaux, qui toléraient autrefois ces pratiques en l’absence d’impact direct sur la performance, ont fini par les interdire après avoir constaté que les entrepreneurs intégraient systématiquement ces commissions dans leurs offres financières.

Troisièmement : les intègres peu compétents
Cette catégorie pose un problème d’une autre nature. L’intégrité, aussi importante soit-elle, ne suffit pas à garantir la performance. Le manque de compétence peut entraîner des effets inverses : erreurs, mauvaise appréciation, gestion défaillante, gaspillage des ressources et dégradation des services. De ce point de vue, les conséquences de l’incompétence peuvent, dans certains cas, être plus préjudiciables que celles de la corruption, car elles passent souvent sans incrimination, en raison de la bonne foi de leurs auteurs et de leur respect des procédures. En fait, comme l’a dit quelqu’un à juste titre : « si vous trouvez que la formation coûte cher essayez l’incompétence ».
Le code des procédures semble offrir un cadre propice à cette attitude empreinte d’irresponsabilité, car il paraît conçu non pas pour libérer les énergies et ouvrir la voie au développement mais pour prévenir les abus en limitant la marge de manœuvre des responsables.

Quatrièmement : les incompétents non intègres
Il s’agit de la catégorie la plus dangereuse, comme son nom l’indique. Elle ne crée aucune valeur, mais en détruit. Paradoxalement, elle excelle dans les environnements défaillants, en s’appuyant sur les loyautés personnelles et les échanges d’intérêts pour progresser, s’imposer et s’enrichir. Avec le temps, et du fait de son expansion, elle devient un obstacle majeur à toute réforme, car elle tire profit du statu quo.
Dès lors, le cœur du problème ne réside pas seulement dans l’existence de ces catégories, mais dans le déséquilibre du système de récompense et de sanction. Lorsque la compétence associée à l’intégrité n’est pas encouragée et que les dérives ne sont pas clairement sanctionnées, le glissement vers les options les plus faciles devient naturellement prévisible. La corruption cesse alors d’être un simple comportement individuel pour devenir le produit quasi naturel d’un système qui ne valorise pas les meilleurs et ouvre la voie à la promotion des incapables.
Les réformes, comme on le sait, ne se réalisent pas par des slogans, mais par la reconstruction du système d’évaluation et d’incitation sur des bases claires : promotion méritée, obligation effective de rendre compte, protection et promotion des intègres et assèchement des sources d’avantages indus. Elle suppose également un investissement sérieux dans le développement des compétences, afin que l’intégrité ne devienne pas un alibi pour la contreperformance.
Il est également frappant de constater que les organes d’inspection de l’Etat ne mettent pas en cause les cadres responsables de mauvais résultats, de la dégradation des services, de la détérioration des équipements ou de mauvais choix économiques et techniques, dès lors que les procédures ont été respectées. Cela consacre une logique dangereuse : « tant que je suis à l’abri des sanctions, les résultats importent peu ». Cette problématique, largement répandue, appelle une révision en profondeur : les responsables devraient être tenus pénalement comptables des résultats négatifs liés à l’absence de mesures préventives ou à des décisions inappropriées, même s’ils n’ont pas enfreint aux règlements et procédures en vigueur. En contrepartie , ils doivent être en droit d’exiger les moyens nécessaires à l’atteinte des objectifs qui leur sont assignés.
En définitive, reporter l’instauration d’un équilibre entre compétence et intégrité dans la lutte contre la corruption n’est ni un luxe moral ni professionnel, mais une condition essentielle pour bâtir des institutions résilientes, performantes et évolutives. Tout retard dans le traitement de ce déséquilibre ne fait qu’accroître le coût supporté par la collectivité nationale.
Dahane TALEB ETHMANE

Actualités